Histoire de COXYDE et de l’Abbaye des Dunes - Partie 5

jeudi 14 juillet 2016
par  François DART

Les Dunes Actuelles

Sur le territoire de Coxyde, les dunes couvrent une superficie d’environ 836 hectares ; elles forment une bande dont la largeur moyenne est de 2200 m.

C’est un des plus beaux massifs de dunes variées et de pannes de tout le littoral. Ces dunes n’ont plus leur aspect sauvage, comme je les ai connues il y a quarante ans, néanmoins il reste encore bien des coins pittoresques et superbes.

Nous ne pouvons cependant plus dire, comme Sanderus, écrivain du 17e siècle, in
deserto Dunensis, (dans le désert des Dunes) où on rencontrait souvent des sangliers, des renards et des loups !

Les dunes comprises entre La Panne et la frontière française se trouvent encore dans leur sauvagerie primitive, une fois qu’on a dépassé les espaces boisés situés tout près de La Panne.

Dans aucun pays voisin on ne trouve plus une pareille superficie de dunes non boisées, d’un aspect aussi varié ; c’est le paradis des naturalistes, jusqu’à présent du moins ! Depuis la frontière jusqu’à l’Yser, les dunes sont toutes appelées des hillen ; parfois on emploie le mot hoever ; le mot duin est très peu employé, et seulement au pluriel, pour désigner un groupe de dunes portant un nom spécial. Les dunes formant le cordon littoral s’appellent toutes des zeebermen, sauf exception. Les grandes dunes nues sont des Blekkers ; les bas fonds sont les pannen.

S’ils se terminent en pointe c’est le steert van den blekker ou le steert van de panne.

Quelques grandes dunes portent des noms particuliers.

Ces termes sont déjà bien vieux.

On parle déjà des blekkers en 1580.

On parle de pannen sur les cartes du littoral datant de 1641 (Sanderus) notamment du laegepanne près de Knocke, et de Paelsteenpanne en face de Clemskerke. Tous ces noms de lieux se perdent complètement, parce que l’habitant des dunes possède actuellement trop de points de repère par suite des nombreuses routes qui silonnent les dunes. Jadis il n’y avait pas de routes, et les pêcheurs n’avaient que leurs sentiers qui traversaient les pannes et longeaient les grandes dunes ; de là la nécessité de donner des noms à ces dunes et à ces pannes pour s’entendre entre eux.

L’habitant des dunes vivait aussi beaucoup plus dans les dunes que maintenant.

Chaque petite ferme possédait deux ou trois vaches ; pendant la bonne saison, ces vaches étaient menées dans les pannes sous la conduite de plusieurs vachers. Ces derniers se réunissaient le matin en un lieu désigné ; là les fermiers des dunes amenaient leurs vaches.

Quand toutes les bêtes étaient réunies, souvent au nombre d’une centaine, les
vachers s’en allaient par les dunes pour toute la journée, menant leurs troupeaux dans les pannes herbeuses. Le soir le troupeau était réuni en un lieu désigné, où tout le monde venait chercher ses bêtes.

C’était là un usage des plus pittoresques, qui a disparu complètement depuis plusieurs années, et qui datait du moyen âge. En effet, au XIVe siècle, des pâtres gardaient le bétail dans les dunes herbeuses. Dans un cartulaire de Louis de Maele, de 1357, concernant le village de Nieuwe Yde, on parle déjà des pâtres des dunes, appelés (dunherders) ; ils avaient des aides qu’on appelait (cnaepen) ; celà prouve qu’ils avaient des troupeaux importants à garder.

Voici tous les noms de lieux des dunes, depuis la frontière jusqu’à l’Yser à Nieuport-Bains.

En commençant à l’ouest les noms encore connus. Près de la frontière, vers 300 mètres de la plage, de Rietpanne ; la partie est s’appelle de Moordpit, (un meurtre y a été commis il y a un peu plus d’un siècle).

Au sud-est du précédent de NamLoupanne ; au sud-est de ce dernier de kakeeLpanne ; près de la limite des dunes on a de l’ouest à l’est, trois grandes dnnes : Fevershille (25 m.) ; de Matshille (26 m.) ; Fançoishille (33 m.) ; cette dernière dune a complètement disparu, le sable étant employé pour les constructions.

A l’est de la Rietpanne, à environ un kilomètre de la frontière, de Garspanne au nord de celle-ci de Doornpanne au nord de cette dernière de Fichouwpanne ; plus au sud Koo Lootenshoek ; enfin au nord de celui-ci St-Pieters-panne, qui est le village actuel de La Panne.

A l’est de cette dernière, au centre des dunes, de Vossepanne ; au sud-est de celle-ci, de Kerkepanne ; au nord de cette dernière de Zeepanne ; au nord-est de la
Vossepanne, près des limites de Coxyde et de La Panne, de Dikkehillen, à peu de distance de la plage ; c’étaient jadis deux grandes dunes, entre lesquelles il y avait
un sentier de pêcheurs ; l’une est transformée par le vent sur l’autre on a construit une villa.

Au nord de la Zeepanne, une grande panne, de Katrolpanne, s’étendant loin vers l’est. Au nord de la partie ouest de cette dernière, de Verkeerdepanne, en grande partie envahie par les dunes ; au nord-ouest de celle-ci, de Doornpanne. A l’est de la Katrolpanne, coupé par le macadam de Coxyde-village vers la Zeepanne, le Zeepanne Blekkertje.

Au nord de la Katrolpanne, vers le milieu, de Meulewalle, qui portait le moulin du sud de l’Abbaye des Dunes ; elle a été complètement plantée de buissons par les moines ; cette végétation s’est maintenue jusqu’à nos jours. Au nord de cette dune une immense panne, De Maertenoom dans la partie sud se trouvait l’Abbaye des Dunes.

Un peu à l’ouest de cette panne, De Katrienhille (24 m.). Presqu’au centre de la panne Maertenoom, de kleene Meulewalle, qui portait le moulin du nord de l’Abbaye ; cette petite dune a été nivelée en 1928, et a complètement disparu. La Maertenoom s’étend à l’est jusque près du Hoogenblekker, la grande dune célèbre de Coxyde (actuellement 33 m.).

Au pied de la dune, vers l’ouest, où se trouvent maintenant des bois d’aulnes, le bas fond humide s’appelait de Doodlagen ; au sud-ouest on a la Voorpartij. Au nord-est du Hoogenblekker se trouve de Vuilepanne ; au nord-ouest de celle-ci parmi les Zeebermen, de Trypkillen, un grand massif qui avait une altitude de 32 mètres ; actuellement presque complètement transformé par le vent.

Au nord-est de la Vuile panne, se trouve de Doornpanne, grande dépression
marécageuse. En face de cette panne, entre les Zeebermen, ’t Schipgat, un passage vers la plage. C’est la seule brèche entre deux dunes qui porte un nom. Presqu’à
mi-chemin entre Coxyde et Oostduinkerke, prés de la chaussée, de Galooper, appelé au 17e siècle Blanckaertshouk. A l’ouest de la Doorpanne, à peu de dis-de la chaussée d’Oostduinkerke, à la mer, de Witte Buik, dune qui avait jadis 21 mètres de hauteur, mais qui est maintenant fort changée par le vent ; presqu’en face, à l’est de la chaussée se trouve de Plaatsehoever.

En s’engageant dans les dunes, vers la borne 3, de la même chaussée, vers le nord, on a d’abord de Waterplaspanne ; ensuite de Spelleplekke, l’emplacement de
l’ancien village de Nieuwde Yde, au moyen âge. Vers le nord^est. une rangée de hautes dunes, de Waterplashoevers au delà de cette chaîne se trouve deRyde
dernier vestige de Nieuwe Yde, et qui s’écrivait jadis Ter Yde.

Au nord se tiouve de Klauwierpanne, très étendue.

Au sud de De Rijde, on a de Zakkepanne, jadis un bas fonds très marécageux, actuellement en partie transformée en champs ; elle est coupée par le macadam d’Oostduinkerke, au nord de l’église, vers le Groenendijk.

Au nord-est de De Rijde, de Peerdewegelpanne, en grande partie envahie par les dunes.

A mi-chemin, entre la route allant vers Groenendijk-plage et la chaussée de Nieuport à la mer, au nord du chemin de sable, de Reigerpanne.

Au sud de celle-ci de Groenendijk, et au nord-est de Groenhillepanne, très étendue, à côté du Groenenh.il, dune jadis couverte de végétaux.

A l’ouest de Nieuport-ville, coupées par la chaussée vers Oostduinkerke on a de Voorduinen ou leege duinen, actuellement en partie plantées de peupliers ou transformées en champs.

Les Hooge Duinen c’est le massif des hautes dunes plus près de la mer.

On sait combien le vent remanie et déplace les dunes ; seulement, ces déplacements se font très irrégulièrement, par suite des remous qui se produisent entre les dunes déjà existantes.

Les grandes dunes seules, dominant toutes les autres, s’avancent toutes dans une direction unique, c’est-à-dire vers l’est nord-est, poussées qu’elles sont par les forts vents du sud-ouest et ouest.

Par suite de cette instabilité, les plantes ne peuvent pousser sur ces dunes, de là le nom de Blekkers. Or, il y a une dune dont nous possédons des documents concernant le chemin parcouru et sa rapidité de progression, c’est le Hoogen Blekker.

En effet, sur le plan de Pourbus de l’abbaye des Dunes, il montre le Blekker situé à l’ouest de l’Abbaye, en train d’envahir le couvent. Or, cela arrivait en 1580.

Cet endroit est situé à 1600 mètres vers l’ouest sud-ouest du Blekker, d’où il se trouve actuellement. Il est facile de calculer que la dune a progressé à raison de
cinq mètres par an, puisqu’elle est fixée artificiellement par des plantations depuis 1880.

En prolongeant le le trajet de la dune vers l’ouest, on peut calculer facilement
où et quand elle est sortie de la mer. Nous trouvons ainsi que le Hoogen Blekker est sorti de la mer entre St-Idesbald et La Panne, exactement à 1400 m. de La Panne, route du Village, vers l’année 1 300 ; notre dune est donc âgée de six siècles.

Or actuellement il existe encore en ce même endroit un fort courant aérien et un apport de sable anormal, au point que la dune qui s’y trouve, et qui est grande, avance encore continuellement vers l’est, enfouissant parfois la chaussée et le chemin de fer, comme on a pu le constater il y a peu d’années.

Au début de Janvier 1922, par suite d’une série d’ouragans, le vent a enfoui en cet endroit le chemin de fer vicinal sous une telle masse de sable, apportée en une seule nuit, qu’une équipe d’ouvriers a dû travailler pendant deux jours pour déblayer la voie, afin de permettre le passage du tram.

En 1874, P. Bortier de La Panne, parlant du Blekker, disait notamment : « Le chenal de Nieuport lui-même se voit menacé par une dune considérable, le Hooge Blekker, qui, si on ne l’arrête dans sa marche envahissante, comblera un jour le lit de l’Yser ».

Cela prouve bien que Bortier avait observé les déplacements du Blekker. Seulement, le danger de combler l’Yser était encore loin ! En effet, la dune se trouve à sept
kilomètres de Nieuport-ville ; il lui aurait fallu donc au moins quatorze siècles pour envahir Nieuport. Les Nieuportois pouvaient donc dormir tranquille !

On a d’ailleurs pu constater par moi-même le mouvement de translation de la dune vers l’Est. Le plan des dunes a été levé en 1860 par l’institut cartographique militaire, donc vingt ans avant la fixation de la dune à l’aide des ammophiles et des pins. Or, en mesurant actuellement sa position, j’ai trouvé qu’elle s’est déplacée, au cours de ces vingt ans, de 80 mètres vers l’Est-Nord-Est.

Actuellement le Blekker est tout-à-fait abîmé, depuis qu’on l’a couvert d’une large route triste et noire, tranchant lugubrement sur la belle couleur claire du sable et le beau vert glauque des plantes.

Cette sombre route noire, vraie route funèbre, est bien l’emblème de l’agonie et de la mort de nos dunes !

Depuis que l’homme a voulu habiter et cultiver les bas-fonds des dunes, ce qui date déjà du moyen âge, comme nous l’avons vu plus haut, il a dû lutter contre le sable volant ; il en est encore actuellement ainsi.

Nous avons vu les moines des dunes lutter contre les dunes mobiles. Dans une requête adressée aux magistrats de Fumes, en 1541, dans le but de quitter les dunes, ils en font mention, en décrivant la contrée sous les aspects les plus sombres, disant que, malgré une lutte incessante, ils craignaient de voir leur couvent
complètement envahis par les dunes ; c’est en effet ce qui est arrivé : « dat hunlieder clooster in een woest tant stond ; datter de locht te ongesont was ; dat si/, verwijdert zijnde van aile groote steden, schaers hunne leeftochten conden gekrijgen ; bovendien dat het sant vanden duijnen soo seer op hun clooster was gront winnende, dat sij meenden dat het metter tijdt daer van overvlogen ende bedeckt soude wesen, niet jegenstaende dat stj jaerlicx groote sommen geldts te coste waren om het selve te beletten ; ver der s, dat hun gesticht gelegen zijnde in een dusdanich oort, sij dickwyls in perijckel waren van berooft, vermoort ofte verbrant te wesen, namentlick in tijde van oorloge, alswanneer sij niet eenen nacht gerust en conden slapen ».

Les magistrats leurs répondirent, qu’ils n’avaient qu’à soigner d’avoir constamment des ouvriers s’occupant de la fixation du sable par les moyens connus, en plantant
des branches de peupliers, des ammophiles, des argousiers, etc. « ....dewtjl dat hij niet gedeuriglick eenige wercklieden hielt, om de duijnen die omtrent ’t clooster gelegen waren le baplanten met pooten, doorens, almen ende aile andere diergelicke planten die Y sant gesloten houden ». On voit par ces passages de Heindericx, que la lutte contre le sable se faisait déjà exactement de la même façon que maintenant.

On voit encore actuellement, qu’en certains endroits les dunes reprennent toujours leur terrain, en envahissant les routes, les sentiers, et même les villas. Le déblaiement est des plus coûteux, d’autant plus que le sable enlevé revient tôt ou tard, et qu’il faut donc toujours recommencer. Mais, celui qui veut lutter contre la nature, doit en subir les conséquences.

Il y a depuis longtemps, en Belgique comme ailleurs, un grand mouvement en faveur de la protection des sites naturels. Le but, qu’on a en vue, en général, c’est le côté pittoresque. Ainsi, maints sites de la haute Belgique ont été préservés d’une destruction complète.

Malheureusement, pour les dunes, on n’a jusqu’à présent rien obtenu. Pourtant, je ne crois pas nécessaire de démontrer que nos dunes sauvages sont éminemment
pittoresques. Nombreux sont les poètes, les romanciers, les peintres, qui ont puisé dans les dunes des œuvres remarquables.

Cependant, les dunes ne_ sont pas seulement pittoresques, mais encore des plus importantes au point de vue de la science. Elles forment en effet, un immense
champ d’étude, pour géologues, archéologues, physiciens, botanistes et zoologistes.

Seulement pour que les artistes puissent trouver de belles choses dans les dunes ; pour que les savants puissent y faire des études fructueuses, il faut qu’on réserve un bloc de dunes important, et qu’on les laisse dans leur grandiose sauvagerie. Qu’on n’y change rien, qu’on n’y ajoute rien, surtout qu’on ne transforme pas les dunes en landes boisées.

En effet il faut que la nature sauvage y règne en maîtresse ; ce n’est qu’alors que les phénomènes naturels, si nombreux et si variés, peuvent être étudiés sérieusement, sans causes d’erreurs, provenant de l’intervention inopportune de l’homme. Ne verra-t-on aucun mécène ou groupe de mécènes, faire le geste nécessaire et magnifique pour sauver nos dernières dunes ? 11 nous en reste, en effet, encore intactes dans leur superbe sauvagerie.

Ce sont les dunes situées entre la frontière et La Panne, sauf la partie boisée située tout près du village. Si on ne sauve pas ces dernières dunes, ce sera une perte irréparable pour les artistes, les savants, et tous les admirateurs désintéressés de la belle nature !


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