Histoire de COXYDE et de l’Abbaye des Dunes - Partie 2

vendredi 22 juillet 2016
par  François DART


L’Abbaye de Notre Dame des Dunes

Laissons de côté toutes les légendes dont le peuple entoure toujours les Abbayes du Moyen âge ; la poésie et le surnaturel en sont les seules bases ; l’historien ne peut en tenir aucun compte.


L’origine de la célèbre Abbaye Cistercienne de Notre Dame des Dunes ne nous est que vaguement connue.

On raconte qu’au début du XIIe siècle, un moine nommé Ligérius, s’établit dans les dunes aux environs de Coxyde. D’autres se joignirent à lui, formant bientôt un petit couvent, qui fut reconnu comme monastère en 1123.

Ce couvent fut peut-être détruit par la mer, car les moines en construisirent un autre également dans les dunes : ce second couvent fut érigé près de Coxyde, en face de l’église du couvent actuel l’Etoile de la Mer à St-Idesbald ; il se trouvait à environ 300 mètres plus à l’ouest du premier couvent.

Ce dernier n’était composé que de baraquements en planches et se trouvait à un peu plus de 400 mètres au Nord-Ouest de la petite chapelle de St-Idesbald, érigée dans les dunes par les derniers moines en 1819.

L’emplacement de ce premier couvent fut longtemps appelé le vieux cimetière (het onde kerckhof) même encore en 1685, d’après Heindericx.

A partir d’ici, l’histoire est confirmée par les fouilles ; en effet, en cet endroit nous avons trouvé quantités de vieilles briques, des tuiles, des vases, datant presque tous du XIIe siècle.

C’est la petite Abbaye des Dunes, construite en briques et bien plus étendue déjà que le premier couvent, qui n’était qu’une construction en bois ; elle prit le nom de Heilige Maagd Maria terDuinen.

Les chroniques donnent comme date de la construction de ce couvent l’année 1128.

Il se trouvait, d’après Nivardus van Hove, à trois portées d’arc de la mer : (de zee die maar drie boogschoten van het klooster was) ; cela fait à peu près trois cents
mètres

On doit remarquer cependant que la côte ne se trouvait pas alors exactement là où elle est maintenant, la mer étant plus près de Coxyde, ainsi que je l’ai montré plus haut.

En 1129, Thierry d’Alsace, comte de Flandre, donna aux moines une grande partie des dunes se trouvant aux environs du monastère. Ce fut là le noyau des propriétés de l’Abbaye, qui allaient en peu d’années, devenir immenses. Ni la superficie, ni la situation exacte de ces premières terres ne sont indiquées.

On dit seulement que le comte donna autant de terrain que les moines pouvaient cultiver, et autant de prairies qu’il leur fallait pour leurs bestiaux. (Cronica et cartularia p. 158).

Cette petite abbaye fut très simple, les moines ne cherchant pas encore le luxe ni le grand confort comme cela est arrivé plus tard, dans la grande Abbaye.

Aussi une discipline rigide y régnait, et la plupart des abbés se sont distingués par une vie exemplaire.

Ligérius mourut en 1128. Son successeur fut l’Abbé Fulco. Après avoir dirigé le couvent pendant dix ans, il donna sa démission, préférant vivre comme simple moine sous la direction de St-Bernard, à l’abbaye célèbre de Clairvaux.

11 eut pour successeur Robertus van Gruuthuuse de Bruges, encore appelé Robertus Dunensis. C’est sous la direction de cet abbé que le couvent fut attaché à l’abbaye de Clairvaux.

Dès ce moment les moines, qui portaient d’abord l’habit noir prirent maintenant l’habit blanc avec manteau noir, c’est ce qu’on appelle des Bénédictins blancs. Par suite de ce changement, Robertus est considéré comme étant le premier abbé, quoique en réalité il était le troisième.

Robertus van Gruuthuuse fut appelé après la mort de St-Bernard, en 1153, à Clairvaux, pour diriger l’abbaye ; cela prouve que c’était un homme fort estimé et de grande vertu.

Son successeur aux Dunes fut Albero, neveu de Thierry d’Alsace, Comte de Flandre.

Malheureusement de faible constitution, Albero ne pût supporter le climat du littoral. Il retourna à Clairvaux en 1156, après deux ans de séjour aux Dunes.

Idesbaldus van der Gracht lui succéda. Il fut abbé de 1156 à 1167, année de sa mort. Il fut fort estimé et considéré comme un homme très instruit et très actif.

Sous sa direction le nombre des moines augmenta considérablement, et à sa mort ils étaient au nombre d’une centaine, y compris les moines des fermes. Walterus van Dickebusch fut son successeur.

C’était aussi un abbè très vertueux, et, comme le précédent, il fut canonisé. Son successeur fut l’abbé Hacketus ; ensuite un Coxydois, Elias van Coxyde, qui fut le sixième abbé des Dunes. C’était un homme dévoué à son couvent, très actif et très entreprenant.

Il résolut de construire une nouvelle abbaye à quelques centaines de mètres plus loin dans les dunes ; ce fut la grande Abbaye des Dunes.

On ignore pour quelles raisons les moines résolurent de quitter leur ancienne bbaye : on dit que les bâtiments tombaient en ruines ; c’est assez difficile à admettre, puisqu’ils n’existaient que depuis soixante-neuf ans. Dans tous les cas, c’est à l’initiative d’un Coxydois qu’on doit la construction de la célèbre abbaye
des Dunes. Malheureusement l’abbé Elias n’eût pas le plaisir de voir l’achèvement de l’oeuvre grandiose qu’il avait conçue ; en effet, il mourut six ans plus tard le 16 août 1203.

Son successeur fut Petrus, septième abbé des Dunes, qui continua les travaux importants commencés par son prédécesseur. Comme le nombre des bâtiments était énorme, que tout devait être luxueux et pourvu du dernier confort, on comprend qu’il fallait de longues années pour achever le tout. Aussi, la grande Abbaye fut construite sous la direction de plusieurs abbés. En 1232, l’abbé Petrus mourut, et son successeur, Nicolaus van Belle, pût achever la plupart des constructions.

Comme l’église était déjà en grande partie achevée, il transporta les cercueils des moines enterrés dans l’ancien couvent, et les déposa dans le nouveau, durant l’année 1239. Les moines s’y établirent la même année. En hommes pratiques, ils démolirent leur ancien couvent emportant tout les matériaux encore utilisables.

A cette époque, notamment en 1246, les propriétés de l’abbaye était déjà importantes, étant composées de plusieurs grandes fermes : la ferme de Sintes (France) avec 850 mesures ; Ter Boomgaerde, 670 mesures ; Ter Hemme, 780 mesures ; Allaertshuizen, 700 mesures ; Ammanswalle, 100 mesures ; près de Nieuport, 80 mesures ; dans le Moere, 420 mesures ; dans leVoormoere, près de Furnes, 110 mesures ; dans le Hulster Ambacht 5600 mesures ; (cité dans une charte de Marguerite, Comtesse de Flandre et de Hainaut, 1246). Cela fait ensemble 9310 mesures, ou un peu plus de 4000 hectares de terres cultivées.

Notez qu’en 1183, ils ne possédaient encore que 1516 mesures, soit environ 650 hectares.

Plus tard beaucoup d’autres terres sont venues s’ajouter à celles-ci, par suite de nouveaux endiguements où par suite de legs, dont les copies des testaments sont conservés dans les archives. De grandes sommes furent également données par testament, afin de permettre aux moines de faire des aumônes.

Toutes ces richesses n’empêchèrent pas, comme on le verra bientôt, que sous l’abbé Joannes van Oostburg (1280-1293) le couvent fut gravement endetté. En effet, cet abbé, pressé par les usuriers, auxquels il avait emprunté de grandes sommes, fut obligé, par trois fois, de disperser ses moines (Butsius).

L’abbé Nicolaus mourut en 1253, son successeur fut Lambertus van Kemmel ; il ne dirigea le couvent que pendant cinq ans, puis donna sa démission en l’annnée 1258. Ce fut l’abbé Theodoricus van Brabant qui acheva complètement l’église luxueuse, construite dans un style gothique admirable. Les moines ne se doutèrent certes pas que leur établissement dans la grande abbaye, coïnciderait avec le début des malheurs, des misères et des calamités qui allaient, dès ce moment, et presque sans interruption, les assaillir. En effet, nous verrons les hommes, aussi bien que la nature, se liguer contre eux, et amener la mort de l’abbaye après une longue agonie.

La construction de l’abbaye leur avait coûté des sommes considérables, non seulement à cause de son étendue, mais aussi à cause du luxe des constructions.

Le nombre des moines était devenu très grand, le couvent ayant atteint l’apogée de sa splendeur. Il y avait en effet, à cette époque, 368 moines dans le couvent et les fermes, dont 120 étaient prêtres et 248 des frères convers. Les moines continuant toujours à endiguer des terres, qui par ce fait devenaient leur propriété, leurs domaines étaient devenus immenses.

Seulement, l’exploitation de ces terres devenait par cela même de plus en plus difficile et compliquée.

Vers la même époque plusieurs digues, construites peut-être à la hâte, cédèrent devant les marées des tempêtes. Il en résulta des pertes considérables. Aussi l’état des finances devint de plus en plus critique.

L’Abbé prit une résolution énergique pour sauver la situation ; il donna à bail une grande partie des terres ; mais par suite de cette mesure, le personnel du couvent dut être réduit ; en effet, on renvoya un grand nombre de frères convers.

Il en résulta de graves disputes, des jalousies, des révoltes au sein de la communauté.

Ces luttes intestines se renouvelèrent à plusieurs reprises pour des raisons diverses et firent beaucoup de tort à l’abbaye. Les mêmes révoltes se produisirent par suite des mêmes causes à l’abbaye de Ter Doest, près de Lisseweghe, une dépendance de l’abbaye des Dunes.

Cependant la révolte y fut encore plus grave ; en effet, un moine renvoyé se vengea en attaquant son abbé, qu’il blessa sérieusement. Un autre moine, voulant défendre l’abbé, fut tué. Tous ces faits ne doivent guère nous étonner, car les communautés religieuses vivent forcément dans un équilibre instable, par le fait que les hommes qui les composent mènent une vie tout-à-fait anormale, tant au point de vue psychique comme au point de vue physiologique.

Comme on dit l’habit ne fait pas le moine, il en faut en plus la mentalité. Peu d’individus peuvent mener cette vie pendant plusieurs années de suite sans faillir, sauf les personnes possédant cette mentalité anormale et chez qui, certains besoins physiologiques ne se font pas sentir.

On voit par tout cela, que les fonctions d’abbé sont des plus délicates ; il faut pour les remplir convenablement, posséder une grande énergie, et en même temps connaître à fond la psychologie humaine.

Des inondations désastreuses se renouvelèrent à plusieurs reprises au cours des XIVe et XVe siècles. Mais la mer ne fut pas la seule ennemie des moines ; le sable des dunes, en s’accumulant de plus en plus formait des dunes de plus en plus élevées, donc de plus en plus sèches, en dehors de quelques pannes restées humides.

Ces dunes finirent par envahir le monastère sous forme de grandes dunes mouvantes, qu’on appelait déjà de ce temps des bleckers, c’est à-dire des dunes rayonnantes, parce qu’elles étaient dépourvues de toute végétation. Les eaux souterraines, par suite de la formation de ces grandes dunes, montaient de plus en plus, inondant toutes les caves et les souterrains.

De plus, les lapins pullulaient dans les dunes, au point que, sous l’abbé Thomas van Gent, (1265-1280), les lapins avaient occasionné tant de dégâts, qu’un grand nombre de bâtiments durent être réparés.

Il en fut de même au début du XVe siècle, les murs de l’abbaye menaçaient de s’écrouler, minés qu’ils étaient par les lapins. Ils occasionnèrent également des dégâts importants aux cultures, de même que les cerfs et les sangliers, qui eux aussi, pullulaient.

Cette lutte continuelle et de plus en plus âpre contre la nature décourageait les moines. Le XVIe siècle amena cependant bien d’autres malheurs et de plus graves !

Mais avant de continuer cette histoire, visitons la superbe Abbaye des Dunes, telle qu’elle était lors de sa plus grande splendeur ; c’est Pieter Pourbus, l’artiste peintre du XVIe siècle qui nous conduira.

En venant de Furnes par le Boomgaertstraat, un chemin presqu’en ligne droite passait par le carrefour actuel de Zeepanne, continuait dans les dunes vers le nord, pour aboutir à la grande porte d’entrée de l’Abbaye, la seule entrée pour arriver à tous les bâtiments.

Cette porte se trouvait à 400 mètres au nord du carrefour de Zeepanne.

Dès qu’on s’engageait dans les dunes, on voyait de loin les énormes murs d’enceinte, longs de 2300 mètres, au-dessus desquels se voyaient les deux moulins, l’église, l’hôtellerie et bien d’autres constructions élevées.

Le tout avait l’air d’une petite ville fortifiée, couvrant une superficie de vingt-cinq hectares. Devant les murs d’enceinte, il y avait un large fossé, en communication avec les eaux des polders. En franchissant la grande porte d’entrée, placée entre deux élégantes constructions, on se trouvait dans un chemin flanqué de hautes murailles ; ce chemin était large de quatorze mètres et long de 290. A 70 mètres au delà de l’entrée, on franchissait le pont du fossé.

Au bout de ce chemin, deux portes, celle de gauche, menant vers la basse cour, celle de droite vers le couvent. A peine cette porte était-elle franchie, qu’à gauche on voyait une chapelle destinée aux visiteurs, ouvriers et ouvrières, qui venaient travailler journellement au monastère. Un chemin longeant un mur qu’on contournait vers la droite, menait vers un superbe bâtiment pourvu de nombreux pignons légers et élégants ; c’était l’hôtellerie, où les visiteurs étaient nourris et logés.

Un moine en avait la direction ; il avait tout un personnel sous es ordres, dont un cuisinier et un aide-cuisinier :

« seere groot hooge ende schoone logist als een casteel met een groote zale boven ende vele diver sche camers onder gevauceert ».

En sortant de l’hôtellerie, on voyait vers la gauche la grande église construite sur le plan des églises gothiques, c’est-à-dire en croix. Les divisions intérieures étaient également conçues d’après le plan classique des cathédrales gothiques. On y remarquait beaucoup de bois sculpté, notamment des stalles, des autels, des portes, etc ...

Plusieurs tombeaux étaient en métal travaillé ; les statues, en grès blanc. Les fenêtres étaient au nombre de 106 ; des arcs-boutants gracieux et légers, ressemblaient bien plus à des œuvres d’art qu’à des soutiens.

La hauteur de l’église jusqu’à la voûte était de 20 m. 50, la longueur totale de 122 m, 80. Un clocher octogonal se trouvait au-dessus du transept. Attenant à l’église, côté sud, se trouvait le grand cloître, formant un carré de 47 m. de côté. Dans la cour il y avait, au sud-ouest, un puits monumental ; au milieu de la cour un grand arbre.

A l’ouest du cloître, on avait les appartements de l’abbé communiquant avec un petit jardin muré, garni de parterres à dessins géométriques. Au sud du cloître le dortoir, les appartements des novices et plusieurs autres salles. A l’est, le grand réfectoire ; à l’étage le dortoir des frères convers formant une belle salle très agréable et complètement garnie de lambris : « den dormter der leecke broeders schoone en
plesant boven heel gelambercheert ».

Du rez-de-chaussée de ce bâtiment on passait au petit cloître, dont chaque galerie était longue de 33 m.

A l’est était l’infirmerie, formant un grand bâtiment muni d’une tourelle ; outre les chambres pour les malades, il y avait aussi une chapelle. Au sud du petit cloître, les chambres des provisions. En face de ce dernier bâtiment, le petit réfectoire, contigu à la cuisine.

En traversant une cour vers le sud, on s’engageait dans une belle galerie, longue de 55 m. ; là on voyait, peint sur les murs, la généalogie des comtes et comtesses
de Flandre. Dans la partie est, était la bibliothèque, dans une salle de 40 m. de long sur 15 de large. Elle contenait une très riche collection de livres et un grand nombre de manuscrits, dont plusieurs écrits par les moines de l’abbaye. A l’est de ce bâtiment était l’usine des eaux, où, à l’aide d’un moulin à chevaux, on distribuait de l’eau potable à l’église, au réfectoire, aux appartements de l’abbé ; la cuisine, la brasserie, la boulangerie, l’abattoir, la forge, la filature, le magasin aux poissons, recevaient également l’eau sous pression à l’aide de conduits en plomb.

« Twaeter huys met een seer schoone rosmeulen dienende deur canalen van loot waeter tôt aile de principale huys en ... ».

Sous la plupart des bâtiments il y avait d’immenses caves voûtées. Les principales étaient les caves à bière et les caves à vin. Vers le sud toute une rangée de constructions, notamment la maison des maçons, des cordonniers, des tailleurs ; la tannerie, la brasserie, etc.

A l’est une écluse double, enfermée dans une construction spéciale ; à l’intérieur se trouvaient les treuils pour manœuvrer les vannes des écluses. Un peu au sud des écluses, un grand potager rectangulaire, couvrant 56 ares. Au nord et au sud, deux moulins à vent, avec les maisons des meuniers. Les espaces entre les constructions étaient gazonnés et plantés d’arbres, de façon que l’ensemble avait l’aspect d’une jolie ville tout entourée de verdure.

De tout cela il ne reste rien, ou presque rien.

L’emplacement est cependant bien connu. La petite chapelle de St-Idesbald, près de Coxyde, se trouve à peu près à l’endroit où se trouvait l’église. Quelques fouilles ont été faites en 1897 et 1898 par l’abbé Valckenaere ; il y a trouvé des fondations en place : des briques moulurées pour nervures, meneaux, encadrements de portes et fenêtres ; des pièces pour couvertures de murs ; une clef de serrure en fer, le tout du XIIIe et XIVe siècle.

Nous y avons fait des fouilles en 1927 et 1928, et y avons trouvé des fragments de poteries du XIVe au XVIe siècle. Des carreaux de pavements émaillés ; des tuiles plates percées pour clouer, d’autres pourvues d’un talon ; également des tuiles faîtières.

Une dune boisée, se trouvant au sud de l’emplacement de l’abbaye, est actuellement encore appelée à Coxyde, par tradition, de meulewalle, la butte du
moulin. Or nos recherches sur place ont prouvé qu’il s’agit bien là du moulin de l’Abbaye, située au sud.

Nous avons retrouvé également l’emplacement du moulin du Nord. Une petite dune, encore appelée de kleene meulewalle, se trouvait au nord de l’ancienne Abbaye. Nous y avons découvert les fondations de l’ancien moulin, construites en briques de grandes dimensions : longueur 28 à 29 cent. ; largeur 14 cent. ; épaisseur 8 cent.

On trouve encore partout des fragments des pierres qui furent utilisées dans les constructions, notamment des fragments de grès panisélien ; du grès blanc, dur mais très calcaire ; du calcaire oolithique ; de la pierre bleue. Nous avons constaté que la mare des kelders est l’emplacement de l’ancienne hôtellerie. Les fondations y sont encore en place mais elles sont toujours immergées dans l’eau de la nappe. Toute la mare est remplie de vieilles briques. On y trouve aussi des briques moulurées, des tuiles, des dalles, etc.

Reprenons maintenant l’histoire de l’Abbaye. Les moines s’occupèrent couramment de politique, à tel point qu’ils en souffrirent parfois gravement. Ainsi, en 1302, lors de la lutte entre les partisans du Roi de France et ceux du Comte de Flandre, l’abbé Thomas De Sittere était du parti des Leliaerts. Comme ces derniers avaient subi une défaite sérieuse à Groeninghe, ils furent persécutés et détestés par les Klauwaerts.
Aussi l’abbé De Sittere fut obligé de s’enfuir et de se réfugier à Paris, abandonnant son couvent et ses moines. Ces derniers, restés à l’abbaye, souffrirent pour lui.
En effet, les fils du comte de Flandre, Gui de Dampierre et d’autres nobles, se vengèrent par des moyens cruels et iniques, en incendiant plusieurs de leurs
belles fermes, et, en leur imposant de lourdes taxes à payer. (Cronic a et Cartulariay

Au XIV• siècle, les finances du monastère se trouvaient dans un état un peu meilleur, sans être cependant dans une situation brillante. La plus grande cause de ce désarroi financier est à chercher dans les querelles et les disputes dans la communauté même. Dans ces moments, on comprend que l’administration
des terres, l’évacuation des eaux, l’endiguement, etc. étaient souvent fort négligés ; de là des pertes considérables.

Si les moines avaient soigneusement administré leurs superbes propriétés, ils auraient pu en peu d’années accumuler d’énormes capitaux, au lieu de se débattre dans le pétrin.

Ils possédaient en effet un nombre considérable de belles fermes, notamment : à Coxyde : Groote Boomgaerde, Kleine Boomgaerde, Bellevidère, Leeuwenhof ;
à Oostduinkerke : Ammans walle, Groote Labeure, Kleine Labeure, Hof ter Hille ; à Ramscapelle : Groote Hemme, Kleine Hemme, Rattenest ; près de Wulpen : Allaerts huyzen, etc.

Mais il ne suffisait pas d’endiguer un terrain ; après ce travail, il fallait soigner pour drainer régulièrement les eaux de pluie ; de là tout un système de fossés et de petits canaux à creuser, de vannes et d’écluses à manœuvrer au moment opportun. Aussi
les moines ont-ils dû créer les wateringues qui, au début, étaient administrées uniquement par les abbés des monastères des Dunes, d’Eversham, de Loo et de
Vicoigne, pour le territoire du Veurne Ambacht.

Un moine était nommé surveillant des wateringues, et portait le titre de comte des eaux de la ville et du territoire de Furnes, « Cornes aquarum civitatis et territorii furnensis ». On l’appelait en flamand de waetergraef.

Un grand nombre de polders du littoral ont été endigués par les quatre abbayes précitées, ainsi que par l’abbaye de Ter Doest de Lisseweghe, de Saint-Pierre d’Oudenburg et celle de Bourbourg.

Encore une fois en 1467, sous l’abbé Joannes Crabbe, l’abbaye était dans des difficultés financières ; en effet, l’abbé dût vendre une rente à un bourgeois de Bruges pour se procurer un peu d’argent « Jan 26sien Crnbbe, Abt von Dunen, om zijn klooster uit de ?i armen staet te helpen waerin het zich bevindt, verkoopt aen Anselmus Adornes, poorter van Brugge, eene rente van vijf ponden groote »

(Nivardus van Hove, p. 27.)

A. Adornes était un riche bourgeois de Bruges, qui fonda l’église de Jérusalem en 1427, à Bruges. Son mausolée en bronze s’y trouve, ainsi que celui de sa femme.

C’est sous l’abbatiat de cet abbé Crabbe que les finances de l’abbaye furent remises en bon état. C’était un homme énergique et travailleur, en même temps qu’un habile directeur. Il fit partie du Conseil de Marie de Bourgogne et de Maximilien, plus tard il y siégea comme président. 11 fut nommé par les abbés de Clairvaux et de Citeaux, vicaire général de l’ordre pour la Neerlande.

C’est au début du XVIe siècle que, par suite du développement constant du cerveau humain, le régime du moyen âge devint impossible. Dans tous les domaines on vit des transformations et une évolution dans les idées, inconnue depuis longtemps. La religion n’y échappa pas ; la Réforme troubla profondément la religion catholique, depuis longtemps seule maîtresse et dominatrice de l’Europe. Il y eut inévitablement des luttes, même des guerres. Les plus forts massacrèrent les plus faibles, et tout cela pour la plus grande gloire de Dieu. Les bandits et les voleurs en profitèrent pour
se joindre aux fanatiques.

L’Abbaye des Dunes souffrit considérablement de ces pilleurs, notamment en 1566 et surtout en 1577. Bien des habitants de la côte en profitèrent pour attaquer et piller les moines, car beaucoup, à l’exemple des habitants de Furnes, étaient devenus protestants.

Des pêcheurs d’Ostende et de Nieuport furent d’ailleurs condamnés à plusieurs reprises pour vol et banditisme. Une preuve que la contrée n’était pas sûre même déjà au début du XIIIe siècle, c’est que les moines en construisant leur abbaye, en firent une vraie forteresse.

« hunlieder clooster met hooge ende stercke meuren, midsgaders met wyde grachten omcingelt was ». (Heindericx, 1541).

C’est vers l’année 1577 que les moines durent s’enfuir ; ils se fixèrent provisoirement à Bruges, avec leur abbé, Robertus Holman, qui y mourut en 1579, dans leur refuge de Sparmalie.

On croirait qu’après tant de malheurs, le moment était venu pour vivre un peu en paix ; eh bien ! non. A peine l’abbé Laurentius van den Berghe était-il nommé, que la communauté se révolta contre lui, refusant toute obéissance, et le sommant de donner sa démission : les religieux le considéraient comme indigne de remplir les fonctions d’abbé. Plusieurs moines quittèrent le couvent pour se rendre à St-Omer. Là ils élurent un autre abbé, Paschasius Verhel ; sa nomination fut confirmée par le roi de France. (Heindericx)

Il est impossible de savoir de quel côté étaient les torts. La cause principale était peut-être à chercher dans le fait que depuis tout un temps les laïcs influencèrent la nomination de l’abbé. Or, l’abbé Van den Berghe dut sa nomination au roi d’Espagne. Bien souvent, l’abbé choisi par le roi ou quelqu’ autre personnage influent, ne plut pas aux religieux ; de là des révoltes, des disputes, des jalousies. Si, au début du monastère, ces faits ne se présentèrent pas, c’est que les abbés furent nommés par l’abbé de Clairvaux, ou parfois par l’abbé des Dunes lui-même, qui désignait son successeur avant de mourir ; ainsi le choix se portait toujours
sur le plus digne et le plus vertueux des religieux. Les moines prétendaient que Van den Berghe avait quitté le parti du roi pour se liguer avec les rebelles.

L’abbé se défendait de son côté. Finalement après quatre ans de disputes, ce dernier obtint gain de cause et reprit ses fonctions d’abbé des Dunes, en 1583, à Bruges.

Voulant s’approcher de leur ancienne abbaye, les moines s’installèrent vers la fin du XVIe siècle, dans leur refuge à Nieuport, appelé Dnynenhuys, sous la direction de l’abbé Laurentius Van den Berghe ; ce dernier avait été coadjuteur de l’abbé Robertus Holman.

Le refuge de Nieuport était une belle construction, très spacieuse et pourvue d’un grand jardin, le tout ayant une superficie de plus de dix ares. Elle était située dans la rue d’Ostende, côté ouest. La partie nord était la plus ancienne, datant du XIIIe siècle. Elle comprenait une façade avec pignon à gradins et fenêtres ogivales

Une construction à côté comprenait une grande porte cochère ogivale à moulures élégantes ; au-dessus de la porte une grande lucarne. La façade arrière était
également pourvue de fenêtres ogivales ; la laverie avait deux petites fenêtres à meneaux très saillants, en pierre de taille.

A la fin du XVIe siècle, les moines avaient considérablement agrandi leur refuge dans le but de s’y installer peut-être définitivement. Ils ajoutèrent toute une construction en renaissance flamande, au sud de l’ancienne, ce qui donnait une façade d’environ 28 m. pour le tout. Une tourelle octogonale dominait les faîtes.

Dans un des murs intérieurs, au rez-de-chaussée on avait aménagé une cachette très spacieuse, complètement murée. Cette maison a été longtemps habitée par M. Jean Gommers, mon grand-père, qui en était propriétaire. Elle a été complètement détruite par la guerre, et n’a pas été reconstituée.

L’abbaye possédait également une maison assez spacieuse à Furnes, située au coin de la rue du nord et de la rue de La Panne. Elle est construite en vieux matériaux. Le mur du jardin, très élevé est pourvu de robustes contreforts. Lors de la révolution française, elle était encore connue sous le nom de Refugit ter Duinen. Elle est actuellement habitée par M. l’avocat Paul de Gravt.

C’est en 1597 que les moines occupèrent le Duynenhuys de Nieuport ; ils y restèrent pendant quatre ans.

En 1601, le calme étant revenu, l’Abbé Van den Berghe résolut de s’installer dans la grande ferme Ten Boomgaerde, entre Furnes et Coxyde. Les religieux n’étaient plus qu’au nombre de seize, dont treize prêtres et trois frères.

Avant de s’installer au Boomgaerde, les moines y avaient ajouté plusieurs constructions comportant des logements et une église.

Primitivement le Boomgaerde n’était qu’une ferme, mais une des plus importantes. Autour des constructions s’étendaient de vastes prairies et un grand verger (de
là le nom de la ferme) ; le tout était entouré de larges fossés abritant une superficie de 7 hectares 18 ares.

Il y avait là une grange monumentale de grandes dimensions : longueur 67.50 m., largeur 22,15 m. ; hauteur des pignons 15,50 m. Ces pignons étaient ornés de fenêtres aveugles les unes ogivales, les autres en plein cintre. Une église fut construite, longue de 22,50 m. sans les annexes, et large de 15 m. Cinq fenêtres
ogivales se trouvaient dans le mur du nord et autant dans le mur du sud.

Le nombre de moines augmenta pendant le séjour au Boomgaerde. En effet, en 1624, sous la direction e l’abbé Bernardus Campmans, ils étaient au nombre de vingt-six. Mais la sécurité ne fut pas plus grande au Boomgaerde que dans les dunes. Un ouvrier de l’abbaye, congédié, voulut se venger. Il organisa une une attaque contre l’abbaye, mais il échoua ; il fut arrêté et pendu.

Dès le début du XVIe siècle les moines tâchèrent de quitter les dunes pour se fixer dans une ville fermée, comme Nieuport ou Bruges. Toujours leurs projets furent contrecarrés par les magistrats de Furnes, qui trouvaient intérêt à les maintenir près de leur ville.

On leur offrit même plusieurs immeubles à Furnes, ais les moines étaient difficiles, et rien ne leur parut assez spacieux ni assez beau. Ils résolurent finalement de quitter Ten Boomgaerde pour se rendre à Bruges.

Ayant obtenu l’autorisation du roi d’Espagne, les magistrats de Furnes durent céder. Le 3 mai de l’année 1627, ils exécutèrent leur projet, et l’abbé Bernardus Campmans installa le couvent dans le refuge de Ter Poest à Bruges. C’est le bâtiment qui sert actuellement de grand séminaire. L’église est construite en style renaissance et date seulement de 1775. On conserve au séminaire plusieurs souvenirs de l’abbaye des Dunes, notamment ce qui reste des archives, quelques tableaux représentant plusieurs abbés des Dunes, etc.

L’abbé Michaël Bultinck mourut à Bruges en 1678.

Le 14 avril, Eugenius Van de Velde fut nommé abbé par le roi d’Espagne, et avec le consentement des religieux. A peine nommé, il fut combattu par un autre moine, Dom Arnoldus Terrasse. Ce dernier parvint à se faire nommer abbé par le roi de France ; de plus, sa nomination fut confirmée par l’abbé de Clairvaux.

Le nouvel abbé se fixa à Ten Boomgaerde, et y organisa le couvent. La plupart des moines restaient près de l’abbé Van de Veldè ; enfin, après plus de trois ans
de disputes, Arnoldus Terrasse fut révoqué par le roi de France en 1681, et remplacé par Martinus Collé.

L’abbé Terrasse avait été nommé le 25 mai 1678. Il fut nommé en 1681, abbé de l’abbaye de Longvilliers. L’abbé Van de Velde était décédé pendant les disputes,
en 1680. (N. Van Hove et Heindericx).

A la révolution française, le couvent fut supprimé, et les moines dispersés ; c’était sous l’abbatiatde Maurus de Mol, qui fut le dernier abbé des Dunes. Après la
tourmente, ils se réunirent de nouveau, mais leur nombre était devenu bien petit. Vers 1819, Alexander Van Rysseghem était prieur ; il a été le dernier ; il n’y avait plus que quatre religieux. Le dernier moine fut Nicolaus De Roover, qui mourut à Bruges en 1833. Il légua à l’évéché les biens, meubles et immeubles qu’il possédait encore de l’Abbaye des Dunes.

Ainsi finit l’histoire de cette célèbre abbaye.

Plusieurs auteurs représentent les moines comme les seuls créateurs des polders du littoral. Cela est inexact ; en effet, les endiguements ont commencé au moins trois siècles avant la fondation des monastères du littoral ; les moines n’ont commencé leurs premiers travaux qu’au XIe siècle.

De plus, les travaux les plus difficiles et ceux de grande envergure furent faits sous la direction des pouvoirs publics ; notamment les endiguements du début, ensuite au XIVe siècle, quand le comte Jean de Namur fit construire derrière les dunes l’énorme
digue allant de la France à la Hollande. C’est la digue du comte Jean, dont on voit encore des tronçons par-ci par-là, notamment au Groenen Dijk, qui lui doit son nom, et près de Nieuporl, des deux côtés de l’estuaire de l’Yser.

On invoque les crises économiques pour expliquer le mauvais état des finances du monastère au moyen âge. Or c’est justement dans ces moments de crise que les moines ont donné leurs terres à bail à des paysans, qui ont pût parfaitement se tirer d’affaire.

Cependant ces derniers avaient une femme et des enfants à entretenir, charge que les moines n’avaient pas. Il est vrai que ces paysans vivaient simplement et
travaillaient du matin au soir. Les moines, au contraire, aimaient trop le confort et travaillaient seulement cinq à sept heures par jour.

La règle de St-Benoit nous le dit au chapitre du travail manuel intitulé : Opere manuum quotidiano où on lit qu’en plein été seulement, on travaillait pendant sept heures : le matin de six à dix ; ensuite repos pendant quatre heures ; reprise du travail de deux à cinq, et c’était tout. En hiver, on ne travaillait que cinq heures par jour ! Aussi les moines n’auraient jamais pût mener à bien les grands travaux qu’ils ont exécutés, s’ils n’avaient pas engagé des ouvriers laïcs ; ceux là pouvaient travailler dur, pour un maigre salaire.

On a représenté les moines comme altruistes et désintéressés.

Or, quand ils avaient endigué un terrain, ils en devenaient propriétaires ; ils enrichissaient donc le couvent De plus, tous leurs travaux étant faits pour la plus grande gloire de Dieu, ils travaillaient en même temps au salut de leur âme.

L’avantage était donc double, matériel et spirituel.


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